États des lieux de la fracture numérique en France

English version below

Révolution numérique au milieu des années 1990 qui explose au cours des années 2000. Le numérique, synonyme de progrès pour tous est porteur de promesses d’amélioration de la qualité de vie, d’inclusion sociale, d’augmentation des compétences et des connaissances de chacun. Pourtant, presque 40 ans après les débuts d’internet, force est de constater que si les progrès tant attendus sont bien là, le numérique est aussi la source de nouvelles inégalités et fractures… la fracture numérique justement, est devenue aujourd’hui le symbole d’un monde à deux vitesses, partagés entre les réseaux hyperconnectés qui sont devenus la norme, et les exclus, les retardataires, désarmés face aux évolutions digitales auxquelles ils ne peuvent faire face. Alors pour mieux comprendre la face cachée du numérique on fait le point dans cet article.

Avant de commencer : la fracture numérique c’est quoi ?

Les avancées majeures acquises dans tous les domaines du savoir et dans toutes les activités grâce à la révolution du numérique ne sont aujourd’hui plus à démontrer. L’accélération de l’accès aux informations, la fluidité de leur partage et leur efficacité ont permis aux sociétés de développer de nouvelles compétences et aux économies de s’étendre. Cependant, le numérique pose aussi des problèmes techniques et humains qu’il est essentiel de résoudre afin d’inclure et d’offrir à toutes ces populations des possibilités d’accès à ces outils, c’est pourquoi la fracture numérique est un enjeu incontournable dans nos sociétés hyperconnectées.

D’après les définitions exactes, la fracture numérique désigne les « inégalités d’accès aux technologies numériques de l’information et de la communication (TIC), leur utilisation et leur impact ». Avec l’évolution des technologies numériques cette inégalité est devenue aujourd’hui d’autant plus criante dans nos sociétés.

Comme on peut s’y attendre, la fracture numérique est particulièrement marquée entre les pays d’Occident, qui disposent de la richesse et des savoir-faire pour inventer, commercialiser et utiliser ces nouvelles technologies et les pays moins développés et plus pauvres du Sud.

Ce que l’on sait moins en revanche, c’est que la fracture numérique est en fait divisée en 2 niveaux ou degrés : le premier concerne l’accès au numérique et à toutes les infrastructures de communication c’est-à-dire les différences d’accès entre les pays riches ou pauvres, mais également, au sein même des pays entre les villes bien équipées et desservies et les campagnes encore isolées pour certaines. Ce niveau d’inégalité est aussi marqué par les différences d’âge et de sexe entre les individus, leur niveau d’étude ou encore de revenus. Le second degré de fracture numérique concerne lui l’usage qui est fait du numérique : cela concerne particulièrement les différents outils utilisés et la facilité qu’on les divers utilisateurs à s’en servir.

Concrètement, on en est où ?

S’il est courant de penser que ce sont les personnes âgées, les « vieux » qui sont les seuls exclus des nouvelles technologies parce qu’ils seraient dépassés, que cela ne serait plus leur génération, les différents rapports internationaux montrent au contraire que la fracture numérique est un problème qui touche aujourd’hui les sociétés dans leur globalité. Si l’on s’intéresse particulièrement au cas de la France, qui se situe dans la moyenne européenne, bien que des pays comme l’Allemagne et l’Angleterre soient plus en avance sur ce sujet (respectivement 10% et 6% d’inégalité liées à l’accès au numérique dans ces deux pays), on peut voir que cette inégalité est ancrée dans toutes les générations et toutes les populations. En 2019, l’INSEE a publié un rapport (à retrouver ici : Une personne sur six n’utilise pas Internet, plus d’un usager sur trois manque de compétences numériques de base — Insee Première — 1780 ) sur l’état du numérique en France dans lequel sont évoqués en détail les racines de la fracture numérique : « l’illectronisme » ou le fait de ne pas savoir utiliser des outils digitaux touche aujourd’hui 17% de la population française (ce qui représente environ 12 millions de personnes).

L’enjeu de la fracture numérique est qu’elle renforce des inégalités entre des populations déjà en difficultés puisqu’elle touche généralement les personnes considérées comme les plus fragiles : il s’agit des personnes âgées, des individus peu ou pas diplômés et des ménages les plus modestes. Les personnes qui subissent une forme d’isolement social, à savoir les personnes vivant seules, les couples sans enfants, les personnes vivant dans des territoires d’outre-mer sont aussi les principales victimes de cette inégalité numérique. L’INSEE fait en effet état en 2019 de 53% de personnes de plus de 75 ans privées d’internet depuis leur domicile, mais également d’un taux élevé de personnes peu ou pas diplômées (près de 34% d’entre elles sont privées d’internet alors que ce chiffre n’est que de 3% chez les personnes ayant obtenu des diplômes d’études supérieures), et de ménages modestes (16% alors que seulement 4% pour les personnes aisées). Mais ces inégalités se retrouvent également dans le milieu professionnel puisque 5 millions de salariés ne s’estiment pas à l’aise et rencontrent des difficultés dans leur travail face au numérique.

Dans le cas des personnes en situation de handicap mais aussi les personnes détenues, les patients hospitalisés sans leur consentement, les étrangers, les personnes illettrées (qui représentent en France environ 2,5 millions d’individus), cette inégalité est d’autant plus cruelle puisqu’elle renforce le manque d’accessibilité des services informatiques pour ces personnes. En France, 1 personne sur 5 en situation de handicap est aujourd’hui exclue du numérique par manque de moyens et d’aides mis en œuvre. En 2005, une loi visant à améliorer l’accessibilité des sites pour les personnes handicapées devait permettre de rendre accessibles 80% des sites : cet objectif n’a pas été atteint et en 2019 seulement 13% des sites sont adaptées et conçus pour l’usage de tous.

Cependant, l’exclusion des individus des ressources informatiques ne constituent qu’une première partie du problème que pose la fracture numérique. En effet, parmi les individus disposant d’un accès régulier à internet, il existe encore de grandes disparités puisque 38% des usagers ont des lacunes dans la maitrise de compétences fondamentales comme la recherche d’information, la communication, ou l’utilisation de logiciels de résolution de problèmes et plus de 2% des personnes disposant de l’équipement nécessaire ne savent pas utiliser un ordinateur. Cette fracture représente un défi à deux niveaux auquel doivent répondre les institutions afin de permettre à chaque individu d’avoir les mêmes possibilités d’accès aux infrastructures et services en ligne.

L’impact social de ces fractures

La fracture numérique, en permettant ou en renforçant l’exclusion de la société des personnes qui sont dans l’incapacité d’utiliser ou de comprendre le fonctionnement des outils numériques créer et rajoutent aux inégalités sociales déjà présentes. Comme expliqué ci-dessus, les personnes considérées comme les plus fragiles, c’est-à-dire les personnes les moins bien rémunérées, les personnes moins diplômées, les personnes âgées ou encore les personnes en situation de handicap, qui souffrent déjà d’inégalités et de difficultés économiques, professionnelles, éducatives ou sociales sont celles qui sont le plus enclines à souffrir du manque d’accès ou de formation au numérique.

Les conséquences sociales d’une telle évolution sont nombreuses et leurs impacts sont particulièrement difficiles à vivre pour certaines catégories de population. Depuis 1998, le gouvernement français à l’image de la plupart des gouvernements et institutions mondiales a pris le parti d’entamer la dématérialisation d’une grande partie des services publics. C’est ainsi que de plus en plus de démarches administratives se font en ligne (déclarer ses revenus, faire une demande de permis…) ; or cette opération presque exclusivement réservée aux sites informatiques laisse de côté près de 3 français sur 5. La dématérialisation de l’administration accroit les difficultés et les risques de non-recours aux droits et d’exclusion pour les personnes concernées par ces inégalités. Pour trouver un emploi, il est désormais devenu nécessaire de maitriser les outils numériques : pourtant c’est près de 12% des demandeurs d’emploi qui ont désormais des lacunes dans ces domaines. Le manque de formation des personnels professionnels, quel que soit leur domaine de compétences représente aujourd’hui un manque à gagner et un défi pour l’économie à l’heure où les sociétés sont mises en compétition pour obtenir le plus de connaissances et de compétences : le digital est devenu l’outil moteur de cette compétition.

Si la dématérialisation offre de nouveaux moyens d’accès aux services publics et permet de simplifier l’accès aux informations pour une majorité d’usagers, il convient de rappeler que ce sont particulièrement les personnes en difficulté face au numérique sont aujourd’hui également plus sujettes à subir les conséquences négatives des réseaux d’informations comme les fake news par exemple. La culture du numérique est devenue un élément de l’information indépendante qui permet de surmonter les manipulations de l’opinion, ce qui est d’autant plus compliqué pour les individus qui manquent de compréhension des informations sur internet. De plus ces mêmes personnes sont souvent les plus vulnérables face aux nouvelles attaques numériques et tentatives d’escroqueries comme les vols de données ou les piratages de serveurs.

Les tentatives de structuration de l’aide aux usages du numériques qui ont été tentées entre 2000 et 2014 n’ont pas été à la mesure des besoins et n’ont pas permis de réduire de manière suffisante les inégalités déjà présentes. Le confinement a d’autant plus mis en exergue cette situation : face à des démarches et des relations toujours plus hyperconnectées, les inégalités, on l’a vu, commencent dès l’école à l’image des écoliers, collégiens, lycéens ou étudiants qui manquent des outils et des compétences nécessaires à un apprentissage de bonne qualité qui leur permettra de décider leur avenir, de même que toutes les personnes, partout dans le pays, privées de débit ou de réseau suffisant pour travailler et accomplir leur projets professionnels ou personnels. Les personnes isolées ont été d’autant plus exclues lorsqu’elles n’étaient pas en mesure d’accéder ou d’utiliser des outils numériques pour communiquer avec leurs familles, collègues, amis, ou même des professionnels de santé par exemple.

En résumé

La fracture numérique représente donc aujourd’hui un enjeu majeur pour nos sociétés dans la mesure où elle renforce l’exclusion de personnes déjà en difficulté. Face à la numérisation de la plupart des démarches administratives et des relations professionnelles ou personnelles il devient urgent d’agir pour lutter contre l’isolement des individus dépassés par ces nouvelles technologies. Les politiques et les institutions commencent à prendre la mesure du problème et, à ce titre, le Sénat a lancé en septembre 2020 une grande mission d’information dans le but de travailler à la lutte contre la fracture numérique.

Lucie LAVERGNE et Christelle TCHOUAMOUTCHONOU

#ENGLISH VERSION#

Picturing the digital divide in France

Digital revolution in the mid-1990s that explodes in the 2000s. Digital technology, synonymous with progress for all, holds out the promise of improved quality of life, social inclusion, and increased skills and knowledge for everyone. However, almost 40 years after the beginnings of the Internet, it is clear that although the long-awaited progress is there, digital technology is also the source of new inequalities and fractures… the digital divide has now become the symbol of a two-speed world, divided between the hyper-connected networks that have become the norm, and the excluded, those who are lagging behind, who are disarmed by the digital developments that they are unable to cope with. So to better understand the hidden face of the digital world, we take stock of the situation in this article.

Before we begin: what is the digital divide ?

The major advances made in all areas of knowledge and in all activities thanks to the digital revolution are no longer in doubt. The acceleration of access to information, the fluidity of its sharing and its efficiency have enabled companies to develop new skills and economies to expand. However, digital technology also poses technical and human problems that it is essential to resolve in order to include and offer all these populations the possibility of access to these tools, which is why the digital divide is an unavoidable challenge in our hyper-connected societies.

According to the exact definitions, the digital divide refers to “inequalities in access to, use and impact of digital information and communication technologies (ICTs)”. With the evolution of digital technologies, this inequality has today become all the more striking in our societies.

As one might expect, the digital divide is particularly marked between the countries of the West, which have the wealth and know-how to invent, market and use these new technologies, and the less developed and poorer countries of the South.

What is less well known, however, is that the digital divide is in fact divided into 2 levels or degrees: the first concerns access to digital and to all communication infrastructures, i.e. the differences in access between rich and poor countries, but also within countries between well-equipped and serviced cities and the still isolated countryside for some. This level of inequality is also marked by differences in age and gender between individuals, their level of education or income. The second degree of the digital divide concerns the use of digital technology: this particularly concerns the different tools used and the ease with which they can be used by different users.

In concrete terms, where do we stand ?

If it is common to think that it is the elderly, the “old” who are the only ones excluded from new technologies because they are outdated, that it is no longer their generation, the various international reports show on the contrary that the digital divide is a problem that affects societies as a whole today. If we take a particular interest in the case of France, which is within the European average, although countries such as Germany and England are further ahead on this subject (respectively 10% and 6% inequality linked to digital access in these two countries), we can see that this inequality is rooted in all generations and all populations. In 2019, INSEE published a report (to be found here : One person in six does not use the Internet, and more than one user in three lacks basic digital skills — Insee Première — 1780 ) on the state of the digital world in France, in which the roots of the digital divide are evoked in detail: “illiteracy” or the fact that people do not know how to use digital tools now affects 17% of the French population (which represents about 12 million people).

The challenge of the digital divide is that it reinforces inequalities between populations that are already in difficulty, since it generally affects those considered to be the most fragile: the elderly, individuals with few or no qualifications and the most modest households. People who suffer a form of social isolation, i.e. people living alone, couples without children, people living in overseas territories are also the main victims of this numerical inequality. The INSEE reports that in 2019, 53% of people over 75 years of age will be deprived of the Internet from their homes, but also a high rate of people with little or no education (nearly 34% of them are deprived of the Internet while this figure is only 3% among people with higher education degrees), and modest households (16% compared to only 4% for the wealthy). But these inequalities are also found in the workplace, as 5 million employees do not feel comfortable and encounter difficulties in their work when faced with the digital world.

In the case of people with disabilities, but also prisoners, patients hospitalized without their consent, foreigners, and illiterate people (who represent about 2.5 million people in France), this inequality is all the more cruel since it reinforces the lack of accessibility of IT services for these people. In France, one in five people with disabilities is currently excluded from the digital world due to a lack of resources and support. In 2005, a law aimed at improving the accessibility of sites for people with disabilities was supposed to make 80% of sites accessible: this objective has not been achieved and in 2019 only 13% of sites will be adapted and designed for use by everyone.

However, the exclusion of individuals from computer resources is only the first part of the problem posed by the digital divide. Indeed, among individuals with regular access to the Internet, there are still great disparities since 38% of users have gaps in mastering basic skills such as information retrieval, communication, or the use of problem-solving software and more than 2% of people with the necessary equipment do not know how to use a computer. This divide represents a two-pronged challenge that institutions must address in order to enable every individual to have equal access to online infrastructure and services.

The social impact of these divides

The digital divide, by allowing or reinforcing the exclusion from society of people who are unable to use or understand the functioning of digital tools create and add to the social inequalities already present. As explained above, people considered to be the most fragile, i.e. the lowest paid, the least qualified, the elderly or people with disabilities, who already suffer from inequalities and economic, professional, educational or social difficulties, are those most likely to suffer from a lack of access or training in digital technology.

The social consequences of such a development are numerous and their impacts are particularly difficult for certain categories of the population. Since 1998, the French government, like most of the world’s governments and institutions, has taken the decision to begin the dematerialization of a large part of public services. More and more administrative procedures are being carried out online (declaring income, applying for a permit, etc.); however, this operation, which is almost exclusively reserved for computer sites, leaves almost three out of five French people out of the picture. The dematerialization of the administration increases the difficulties and risks of non-recourse to rights and exclusion for those concerned by these inequalities. To find a job, it has now become necessary to master digital tools: yet nearly 12% of job seekers now have gaps in these areas. The lack of training of professional staff, whatever their field of expertise, is today a shortfall and a challenge for the economy at a time when companies are competing for the most knowledge and skills: digital has become the driving tool of this competition.

If dematerialization offers new means of access to public services and simplifies access to information for a majority of users, it should be remembered that it is particularly people who are struggling with digital technology who are now also more likely to suffer the negative consequences of information networks such as fake news for example. The digital culture has become an element of independent information that makes it possible to overcome the manipulation of opinion, which is all the more complicated for individuals who lack understanding of information on the Internet. Moreover, these same people are often the most vulnerable to new digital attacks and attempted scams such as data theft or server hacking.

The attempts to structure support for digital uses that were attempted between 2000 and 2014 were not commensurate with the needs and did not sufficiently reduce the inequalities already present. Confinement has highlighted this situation all the more: faced with ever more hyper-connected approaches and relationships, inequalities, as we have seen, start at school, just like schoolchildren, high school or college students who lack the tools and skills necessary for good-quality learning that will enable them to decide their future, as well as all the people, everywhere in the country, who lack sufficient bandwidth or network access to work and accomplish their professional or personal projects. Isolated individuals have been further excluded when they are unable to access or use digital tools to communicate with family, colleagues, friends, or even health professionals for example.

In summary

The digital divide therefore represents a major challenge for our societies today insofar as it reinforces the exclusion of people already in difficulty. Faced with the digitization of most administrative procedures and professional or personal relationships, it is becoming urgent to act to combat the isolation of individuals who are overwhelmed by these new technologies. Politicians and institutions are beginning to take the measure of the problem and, as such, in September 2020 the Senate launched a major information mission with the aim of working to fight the digital divide.

Lucie LAVERGNE and Christelle TCHOUAMOUTCHONOU

Association étudiante de Grenoble Ecole de Management

Association étudiante de Grenoble Ecole de Management